La Creuse Agricole 02 septembre 2010 à 07h58 | Par Hervé Plagnol, Agrapresse

Surfaces, population - Une nouvelle mutation pour l’agriculture française

Alors que la politique agricole est à l'aube d'un nouveau changement, les structures du territoire et de la population agricole sont elles aussi sur la voie d'une rapide évolution.

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Entre 2006 et 2009, les usages agricoles des sols auraient perdu 1 % au profit de l'industrie, des services, de l'habitat, des transports et des loisirs.
Entre 2006 et 2009, les usages agricoles des sols auraient perdu 1 % au profit de l'industrie, des services, de l'habitat, des transports et des loisirs. - © D.R.

Voilà des années que l'agriculture française s'inquiète de la disparition de ces terres au profit des infrastructures ou de l'habitat. Les chiffres de l'année 2009 ne vont pas rassurer les agriculteurs. La dernière étude menée par le Service de la statistique et de la prospective (SSP) du ministère de l'agriculture, publiée le 21 juillet dernier, confirme la tendance : l'artificialisation des terres aurait encore progressé pour atteindre 9 % du territoire français. Et cette avancée des sols artificialisés s'accélère. Entre 2006 et 2009, les sols agricoles et naturels auraient perdu 236 ha par jour soit l'équivalent d'un département français tous les 7 ans (610 000 ha) contre un département tous les 10 ans sur la période 1992-2003 (selon l'enquête Teruti). Les sols artificialisés ont gagné, sur la période, 86 000 ha par an, soit une progression annuelle de 1,9 %. Résultat : l'agriculture s'étend, en 2009, sur 54 % du territoire et la sylviculture sur 24 %. L'habitat, les sports et les loisirs occupent 6 % des terres, les transport 3 % et l'industrie à peine 2 %.

 

Retournement de prairies

Entre 2006 et 2009, les usages agricoles des sols auraient perdu 1 % au profit de l'industrie, des services, de l'habitat, des transports et des loisirs. C'est l'élevage qui subit surtout ce recul alors que les productions végétales progressent. En trois ans, les surfaces toujours en herbe ont perdu 415 000 ha, principalement au bénéfice des sols cultivés qui gagnent 276 000 ha mais aussi des sols artificialisés (59 000 ha) et des espaces naturels (80 000 ha). Une conséquence du retournement des prairies lié à l'envolée du prix des céréales. Ainsi les productions végétales couvrent 36 % du territoire et l'élevage 18 %. Mais il existe une forte réciprocité entre les deux usages. Pendant les trois ans sur lesquels porte l'étude, 784 000 ha de prairie ont été transformés en cultures et 508 000 ha de cultures sont devenus des prairies.

 

Variable selon les départements

« Plus que le bâti, ce sont surtout les sols revêtus ou stabilisés (NDLR : routes, chemin, ronds-points, parkings, etc.) et les sols enherbés artificialisés (NDLR : espaces verts, terrains de sport, etc.) qui grignotent les sols agricoles », notent les auteurs de l'étude. Cette artificialisation ne se fait pas au même rythme partout. Ce sont dans les départements moyennement urbanisés et très agricoles comme le Bas-Rhin, la Vendée, la Manche ou encore les Côtes-d'Armor qu'elle se fait la plus pressante. A l'inverse, dans les zones déjà très urbanisées, l'artificialisation est très faible. En instaurant une taxe sur le changement d'affectation des terres agricoles, la Loi de modernisation de l'agriculture entend mettre fin à la disparition des terres cultivées. Pas sûr que cela suffise. D'autant qu'avec la demande énergétique croissante et la volatilité des cours de matières premières agricoles, les exploitants aussi sont amenés à artificialiser leurs sols en y installant de l'éolien, ou du photovoltaïque.

Les surfaces forestières se maintiennent

En 2009, les sols boisés (couverts à plus de 10 % par des arbres) occupaient 17 millions d'hectares en France soit 31 % du territoire. 14,9 Mha sont des forêts, le reste comprend les peupleraies, haies ou bosquets. Depuis une vingtaine d'année la surface forestière est relativement stable : 14,2 Mha en 1992, 15,1 Mha en 2006. Par contre, les autres formations boisées sont, elles, en recul continu. La réforme de la PAC qui impose aux agriculteurs - pour avoir droit à leurs aides - de respecter les BCAE (bonnes conditions agroenvironnementales) et notamment de justifier sur 5 % de sa SAU d'éléments topographiques (arbres, haies, mares, etc.) pourrait permettre de ralentir cette tendance.

Entretien. François Purseigle, sociologue.

« Les agriculteurs ne doivent pas avoir peur du débat avec la société »

Minoritaires dans la population, minoritaires même chez eux, dans les zones rurales, « les agriculteurs ne doivent pas pour autant avoir peur du débat avec la société » sur des sujets sensibles comme l'environnement ou les pratiques agricoles. C'est ce qu'explique François Purseigle, maître de conférences en sociologie à l'Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse.

 

Les agriculteurs vivent un tournant démographique, économique avec la future réforme de la Politique agricole commune (PAC), syndical avec l'émergence des mouvements minoritaires, voire psychologique avec le sentiment que la cause agricole et même le sol agricole prend de moins en moins de place dans ce pays : étaient-ils préparés à cette mutation ?

Les agriculteurs étaient conscients de ce mouvement. Ils ont toujours vécu des mutations importantes. Ainsi, c'est une population qui s'est construit à travers l'exode rural qui fut un des éléments de sa modernisation. Ceux qui ne voulaient plus exercer cette profession sont partis, les autres sont restés. Le phénomène n'avait pas remis en cause le pouvoir des paysans sur les campagnes. Ce qui est nouveau, c'est le retournement de cet exode, l'arrivée, dans une grande partie du territoire rural, de populations venues des villes ou y travaillant. Ce retournement met en question la place que les agriculteurs occupent dans les zones rurales. Cela implique des conflits d'usage, des problèmes environnementaux qu'il n'est plus possible de nier. De plus en plus minoritaires sur le plan démographique, les agriculteurs peuvent aussi avoir le sentiment d'être minoritaires chez eux, dans leurs villages. Un phénomène qui a des conséquences même sur les pratiques agricoles. Le choc est d'autant plus grand pour les Français qu'au niveau de la planète, la question agricole n'a jamais été aussi importante. Il y a une vraie question agricole qui s'impose au monde alors que les paysans français se voient remis en cause dans leurs pratiques.

 

C'est le fameux décalage entre agriculteurs et citadins ?

Non ! Je ne suis pas un adepte de la césure entre monde agricole et société. C'est un cliché qui n'a plus cours. Les agriculteurs sont pleinement dans la société. Il suffit d'aller chez eux pour s'en rendre compte. Ils consomment et se comportent de plus en plus comme le reste de la population avec, souvent, le conjoint qui travaille en ville. Mais c'est bien parce qu'ils sont de plus en plus intégrés que les problèmes se posent. C'est parce qu'ils sont de plus en plus attendus par la population. Les agriculteurs ne doivent pas avoir peur du débat ou de la controverse. On est dans l'ère des incertitudes et cette controverse avec les autres branches de la société est naturelle. C'est parce que les citoyens sont en attente vis-à-vis de l'agriculture qu'il y a des débats qu'il ne faut surtout pas éluder.

 

Nos voisins, les Allemands, semblent trouver une capacité très forte d'offensive sur les marchés agricoles. Sommes nous en situation de faire de même en France ?

Justement. Chez les Allemands, les grands débats sur les pratiques agricoles et les enjeux environnementaux ont eu lieu il y a longtemps. Et cela s'est fait avec des organisations environnementales terriblement actives et puissantes. Aujourd'hui, le problème n'est peut-être pas complètement réglé chez eux, mais la discussion a déjà eu lieu. Les agriculteurs sont décomplexés et toute la société accepte d'aller dans le même sens, celui d'une agriculture offensive.

 

Qu'est-ce qui motive selon vous les agriculteurs aujourd'hui ? Se sentent-ils techniciens de l'agriculture ? Chefs d'entreprise ? Homme de terroir ?

Il y a, d'une manière générale, un retour des questions scientifiques et techniques au coeur des enjeux politiques. Cela se voit aussi en agriculture. Les nouvelles générations sont éprises de techniques, ce qui n'implique d'ailleurs pas forcément du productivisme mais au contraire un foisonnement de pratiques différenciées. Ils veulent se réapproprier la manière dont ils travaillent le sol, travaillent sur la génétique animale, la sélection végétale. Ils ont des choses à dire sur ce plan et veulent le dire. Ils n'ont en revanche pas su ou voulu s'instituer en tant que marchand, contrairement aux Danois et aux Britanniques. Même s'ils ont su s'organiser en matière économique. Derrière le discours sur la notion de chef d'entreprise, il y a moins cette notion de commerçant que, tout simplement, la liberté de gérer l'exploitation. La plupart des agriculteurs français n'entendent pas prendre en charge toute la dimension commerciale de leurs activités. La culture du marché fait souvent défaut à nos agriculteurs et, en ce sens, nous avons encore beaucoup à apprendre de nos homologues européens.

 

Vous opposez souvent une agriculture de firme à une agriculture familiale. Le modèle familial ne serait plus le modèle dominant ?

La famille ne domine pas forcément la question agricole. N'oublions pas que le modèle d'agriculture familiale est une construction politique, faite pour convenir à une politique agricole qui visait certains buts, cherchait à passer du « paysan » à « l'agriculteur ». Aujourd'hui, ce modèle est bousculé. Ce n'est pas une réalité unique, loin de là. Il y a aussi des logiques financières, spéculatives, de même, à l'autre extrémité, que des logiques de survie. Il y a des paysans en extrême difficulté, qui sont même incapables de transmettre leur exploitation. Inversement, certaines logiques sont capitalistiques et feront émerger demain des exploitations qui ne seront pas familiales, qui feront appel à des capitaux extérieurs, par exemple. Et puis, il peut y avoir des logiques patrimoniales avec des « exploitants » qui délèguent à des tiers, entreprises ou voisins, la gestion technique de la ferme. Le DPU est souvent utilisé pour rémunérer ces prestataires. C'est assez fréquent en zone périurbaine.

 

Alors que reste-t-il de la logique familiale dans tout cela ?

Un des grands problèmes est que la statistique agricole a du mal à évaluer ces différentes réalités. Quelle conséquence pour la politique agricole ? Les politiques publiques ne peuvent plus être fondées sur la seule logique familiale. On n'est plus devant un seul type d'acteurs. Il faut tenir compte de toutes sortes de situations. Notamment la situation des agriculteurs qui cessent leur activité avant le départ en retraite, pour des raisons économiques. C'est une réalité que les organisations agricoles elles-mêmes ont longtemps eu du mal à admettre. Il faut aussi tenir compte de ceux qui ont une logique financière, ceux qui, pour élargir leur activité, vont faire travailler d'autres agriculteurs, parfois avec des rapports d'intégration. La loi de modernisation agricole parle des contrats qui lient les agriculteurs à leurs clients. Mais elle aurait dû aussi évoquer la question des contrats entre agriculteurs eux-mêmes.

Propos recueillis par Hervé Plagnol

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