La Creuse Agricole 05 mai 2020 à 07h00 | Par équipe Inosys Réseaux d’élevage du Limousin

Les éleveurs bovins allaitants du Limousin au temps du confinement

La Chambre d’agriculture de la Creuse vous informe.

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- © Jean-Charles Gutner

Voilà maintenant plus d’un mois que le confinement lié au Covid-19 a commencé. En tant que conseillers dans des structures agricoles, notre organisation et notre façon de travailler ont été complètement bouleversées : télétravail et visio-conférences sont désormais notre quotidien. Mais comment est-ce que cela se passe concrètement pour tous ces agriculteurs encore récemment tant décriés et dont la société, par crainte de pénurie alimentaire, semble redécouvrir le rôle essentiel : nous nourrir ?
Après une dizaine d’appels téléphoniques, voici comment des éleveurs bovins viande du Limousin vivent cette situation inédite.

Le travail du quotidien n’a pas changé
De façon assez unanime, les éleveurs nous ont raconté que la crise sanitaire « n’avait finalement pas eu trop d’impact sur le travail du quotidien ». À la mi-mars, ils étaient déjà bien occupés à préparer la sortie des animaux au pâturage, ce qui constitue toujours un pic de travail et se rajoute aux tâches habituelles comme l’alimentation, la surveillance, les soins aux bêtes... Entre la vérification et l’entretien des clôtures avant l’entrée des animaux dans les parcs, l’organisation de l’allotement entre sites et enfin, la sortie progressive des différents lots d’animaux, l’activité ne manque pas en cette période de l’année. Les chantiers d’ensilage d’herbe sont lancés : avec un début de printemps chaud et sec, les sommes de température ont été rapidement atteintes et la fauche bat son plein pour récolter des fourrages de qualité. Les semis de printemps ont également débuté. Autant de chantiers d’autant plus faciles à conduire que les agriculteurs ont moins à se soucier des automobilistes sur les routes.
Dans l’ensemble, les éleveurs n’ont pas eu à gérer de problème de main d’œuvre. Pour tous les employeurs qui étaient concernés, le salarié continue de venir travailler sur l’exploitation… avec forcément quelques adaptations de distanciations sociales (« le repas, c’est chacun dans son coin ! »). Les chantiers d’ensilage de l’herbe se sont déroulés comme prévus, avec là encore, et c’est sans doute une préoccupation très française, des repas pris chacun dans son tracteur : « c’est forcément moins convivial, mais l’entraide reste la priorité ». Finalement, comme le confinement aura eu le mérite d’annuler toutes les réunions ainsi que les passages des techniciens ou commerciaux, beaucoup nous ont avoué, un peu moqueurs, qu’ils se sont sentis jusqu’à présent plus efficaces dans leur travail, car moins dérangés.

Comment garder contact avec les structures agricoles ?
Mais les éleveurs ont malgré tout besoin, tôt ou tard, de tous ces intervenants extérieurs, et le confinement aura nécessité quelques ajustements. Les vétérinaires continuent de se rendre en général dans les exploitations pour les interventions urgentes : avec la fin des vêlages de printemps, les gros problèmes sont toujours possibles (vêlages difficiles, retournement de matrice, …). Pour les « petits bobos du quotidien », un coup de fil et le diagnostic est posé à distance. Des achats de gros matériels ont pu se conclure : « on avait besoin d’acheter une mélangeuse, et comme notre choix était bien avancé et les négociations quasi abouties, on a conclu au téléphone » : une façon de procéder facilitée dans un milieu où la parole donnée fait encore foi ! Pour d’autres structures, comme Bovins Croissance, les passages des techniciens, d’abord complètement interrompus, redémarrent avec précaution : le pointage étant plus facile à gérer que la pesée qui nécessite la présence de l’éleveur.
D’une manière générale, le plus compliqué concerne l’achat des approvisionnements nécessaires au bon fonctionnement des fermes. Des systèmes de drive ont été mis en place par les entreprises pour que les exploitants viennent chercher ce dont ils ont besoin. Les éleveurs reconnaissent que désormais, « il faut davantage anticiper les achats ». Par exemple, l’un d’entre eux raconte la procédure pour aller récupérer des médicaments : « c’est un peu folklorique : il faut passer commande au téléphone. Comme on ne peut plus rentrer dans le cabinet, il faut attendre que la secrétaire ouvre la porte, et dépose les produits sur le seuil ». Les aliments sont toujours livrés, même si les délais se sont un peu allongés. Les craintes sont plus importantes pour les pièces de rechange du matériel : avec la fermeture de certaines usines, des ruptures de stocks sont à craindre pour les pièces de rechange dont la fabrication est à l’arrêt. « Chez des voisins, le matériel de fenaison risque de ne pas être prêt à temps ».
Pour tous les aspects administratifs, les mails et internet donnent pour l’instant satisfaction. Mais d’habitude à la mi-avril, c’est la pleine période de déclaration de la PAC et les éleveurs appréhendent un engorgement des rendez-vous et l’impossibilité de respecter les délais. Plusieurs Chambres d’agriculture ont anticipé le problème en proposant de réaliser des déclarations par téléphone, d’autres s’apprêtent à accueillir à nouveau dans les bureaux, avec des précautions renforcées (gel hydro-alcoolique, masque et respect de distances entre conseiller et agriculteur lors des rendez-vous, vitre plexiglass, …).

Le commerce des animaux tient le choc, mais à quel prix ?
De manière globale, les éleveurs interrogés ne semblent pas pour l’instant avoir rencontré de gros problèmes pour commercialiser leurs animaux. Même si certains ont anticipé les ventes, les bons broutards continuent de partir presque normalement, notamment vers l’Italie. Les animaux finis sont également encore vendus sans difficultés particulières. Mais ils sont vigilants car les délais d’enlèvement en fermes se rallongent et dépassent désormais 2 semaines. Ils se sentent toutefois mieux lotis que les moutonniers, très présents sur la zone limousine et dont la commercialisation des agneaux pour Pâques aura été compliquée.
Les plus fortes inquiétudes sont exprimées par les vendeurs de reproducteurs, nombreux dans le bassin historique de la race limousine : le confinement aura annulé la totalité des concours d’animaux départementaux ou de plus grande envergure ; des événements toujours importants pour conclure les transactions « au cul des animaux ».
Les éleveurs sont avant tout préoccupés par l’évolution des marchés : si les cours se maintiennent pour les meilleurs animaux, une plus forte segmentation provoque une baisse généralisée des cotations. De plus, avec le choc économique provoqué par le confinement généralisé, ils sont nombreux à redouter un marché durablement déprimé. Si, à la crise sanitaire s’ajoute une crise économique, alors le chômage repartira à la hausse d’où un risque d’engorgement des marchés si la consommation et  les achats des ménages reculent dans la durée. « Il faudra voir à la longue. Les cours de la  viande bovine sont toujours à la remorque en économie », résume un éleveur. Une vision pessimiste contrebalancée par des petites lueurs d’espoir sur le développement de la vente directe ou des drives fermiers : « j’espère que ces habitudes vont perdurer dans le temps après la crise ».
Au final, nous avons entendu des éleveurs mobilisés par la situation actuelle. La plupart ont exprimé une satisfaction de pouvoir être à nouveau reconnus pour ce qui fait sens dans leur métier : nourrir la population. Si leur activité professionnelle est pour l’instant peu pénalisée, ils sont avant tout des citoyens comme les autres, très concernés par la situation actuelle : « Ici on est dans un village, ça ne craint pas bien, mais on fait des courses comme tout le monde. On ne sait pas, on peut l’attraper ».
Finalement, leurs inquiétudes étaient beaucoup plus tournées sur le manque de pluie depuis le début d’année : « Les semis d’automne ont souffert. Si les semis de printemps sont loupés et que l’herbe vient à manquer de bonne heure, après deux années comme 2018 et 2019, ça sera compliqué dans pas mal de fermes… »
Nous ne les avons pas sentis sans repères mais plutôt face à quelque chose qu’ils connaissent bien : gérer un nouvel aléa. En tant que conseillers du dispositif INOSYS - réseau d’élevage, nous aurons à analyser les conséquences économiques de cette crise dans les élevages du bassin limousin mais, sans nul doute, les éleveurs sauront encore une fois nous surprendre par leur capacité de résilience.

 

Pour l’équipe Inosys Réseaux d’élevage du Limousin
Laurie MOURICHOU - CDA 16
Aurélien GAIG - CDA 19
Natacha LAGOUTTE - CDA 23
Elodie PEYRAT - CDA 24
Aloïse CELERIER - CDA 86
Marie-Line BARJOU - CDA 87
Philippe DIMON - Idele

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