La Creuse Agricole 28 octobre 2020 a 07h00 | Par Mélodie Comte

« Le capital ne remplacera pas la main d'oeuvre qui partira demain »

Une récente étude du CERFrance Alliance Massif central dévoile qu'un jeune s'installant sur une exploitation laitière investit plus de 100 000 euros par an durant les trois premières années d'installation.

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Lors de la reprise d'une exploitation laitière, la modernisation de celle-ci engendre régulièrement de lourds investissements pour le jeune.
Lors de la reprise d'une exploitation laitière, la modernisation de celle-ci engendre régulièrement de lourds investissements pour le jeune. - © MC

Le paysage de la production laitière est en profonde mutation. Entre l'arrêt des quotas, l'augmentation constante et progressive des volumes produits, l'essor des signes officiels de qualité (Bio, AOP...) et des marques de producteurs, les aléas climatiques ou encore le renouvellement des générations, il est difficile d'appréhender ce que seront les exploitations laitières de demain face à cette économie variable.

L'investissement, un enjeu de productivité ?
À l'occasion d'un webinair, l'Institut de l'Élevage et le CERFrance Alliance Massif central ont présenté les résultats d'une récente étude sur les « investissements en production laitière au moment de l'installation » commandée par le CNIEL. À ce jour, « on compte seulement une installation pour 3,8 départs » précise Nathalie Velay du CERFrance qui ajoute : « nous sommes face à des exploitations de plus en plus volumineuses, avec une main d'oeuvre réduite et de lourds investissements. » Que représente réellement l'enjeu de l'investissement pour un jeune ?
Une question primordiale selon Yannik Pechuzal de l'Institut de l'Élevage à l'heure où « les conditions d'installation sont difficiles et permettent rarement de combiner : revenu, temps, conditions de travail et prise de risque (capital investi) ». À cela s'ajoute les écarts de charges entre les différentes zones de productions. Entre la plaine et la montagne, « la rémunaration varie » puisque les charges sur « l'alimentation achetée, le bâti et la mécanisation » diffèrent et « on considère que 50 % des écarts sont liés aux amortissements, notamment sur les bâtiments et la mécanisation, donc aux investissements ». Des investissements souvent réalisés d'après Yannick Pechuzal, pour « faire face à l'augmentation de la productivité ».

Plus de 100 000 EUR d'investissement par an pendant trois ans
L'étude sur les « investissements à l'installation » a été réalisée par le CERFrance Alliance Massif central à partir des trois premières années de comptabilité de 372 exploitations de l'Ouest, Auvergne et Savoie ayant eu au moins une installation.
Lors de son installation, un jeune commence par reprendre les actifs de l'exploitation (stocks nécessaires à l'activité NDLR). D'après l'étude, la moyenne de ces derniers (hors foncier) s'élève pour l'échantillon à environ 1 070 EUR/1 000 litres de lait ou 170 000 EUR/UTH (Unité de Travail Humain). « Un jeune qui s'installe doit donc mobiliser du financement pour racheter cet actif. À cela s'ajoute souvent un investissement de modernisation et de développement » précise Nathalie Velay.
Dès lors, c'est en moyenne 103 000 EUR/an et pendant trois ans qui sont consacrés à l'investissement chez les jeunes producteurs de lait. Cette somme est partagée : 55 % au bâtiment, 33 % au matériel et 12 % à l'achat d'animaux. « C'est trois fois plus qu'une exploitation laitière en rythme de croisière sans nouvelle installation, où l' investissement moyen est de l'ordre de 33 000 EUR. » Cette forte capitalisation engendre par conséquent une progression des actifs de l'exploitation qui atteignent jusqu'à « 1 270 EUR/1 000 litres ou 225 000 EUR/UTH ».

Des écarts considérables entre les secteurs de production
Ces niveaux d'investissement restent néanmoins très hétérogènes entre eux et selon les bassins de production. Une entreprise individuelle aura un actif par UTH beaucoup plus élevé (223 646 EUR en moyenne) qu'une société (174 881 EUR). « La forme sociétaire est plus facilitatrice dans la reprise du capital. »
Il en va de même entre les bassins. Ainsi en Savoie « les niveaux d'actifs restent importants par rapport au volume de lait produit (167 899 EUR/UTH et 1 400EUR/1 000 litres) contrairement à la plaine où le volume de production permet une dilution du capital (207 701 EUR/UTH et 980 EUR/1 000 litres). »
La taille de l'exploitation, les volumes produits, les stocks ou le capital cheptel font varier le niveau de ces actifs. Cependant « aucune corrélation cohérente n'explique le niveau d'actifs immobilisés (matériel et/ou bâtiment) ». « Ceux qui ont beaucoup d'immobilisation ne sont pas forcément des entreprises de grandes ou petites tailles, sociétés ou individuelles. Les immobilisations sont sous l'influence d'autres facteurs comme culturel ou réglementaire » explique Nathalie Velay.

Focus sur l'évaluation de l'exploitation à reprendre
L'étude s'est également penchée sur comment sont évaluées les exploitations. Nathalie Velay explique que l'approche culturelle du bien prévaut sur l'approche économique. « L'évaluation patrimoniale reste prédominante pour préserver l'équitée familiale, la pérénité de l'entreprise et l'indépendance de la gouvernance. C'est un jeu de compromis. »
Par exemple, sur 78 000 EUR d'actifs, les différentes parties regardent si cette somme est suffisante pour assurer la retraite du cédant et/ou satisfaire les ayants droit. La valeur de l'actif peut ainsi diminuer ou augmenter face à ces diverses exigences et être plus ou moins avantageuse selon les contextes. Pourtant, « si on veut garantir un revenu correct au jeune éleveur, d'un point de vue économique, il faudrait diminuer de 30 % la valeur économique des actifs. On se pose donc la question suivante : n'y aurait-il pas une inéquation entre le capital et le revenu ? Lequel est trop haut ou trop bas ? »

Le capital ne remplacera pas la main d'oeuvre
Face à l'augmentation du capital dans les exploitations laitières, tout à chacun peut être amené à penser qu'elle peut se substituer à la main d'oeuvre. « Attention à cette promesse » met en garde Nathalie Velay. Jusqu'à 300 000 litres de lait, les gains de productivité par main d'oeuvre, associés à un peu plus de capital « performant » permettent d'augmenter la production laitière sans avoir besoin de main d'oeuvre supplémentaire.
Entre 300 000 et 600 000 litres de lait, les leviers activés ne sont pas ceux du capital mais de la productivité par UTH. « Il y a quelques économies d'échelle mais il y a un besoin de main d'oeuvre pour augmenter les volumes de lait. »
Au-delà de 600 000 litres, il y a une mobilisation à la fois du capital et de la main d'oeuvre, mais les gains de productivité par UTH sont faibles. « À un moment donné, quand on sature les Hommes, on atteint un seuil qu'il est impossible de dépasser. »

17 ans pour un retour sur investissement
L'enjeu principal des jeunes installés est la rentabilité. L'étude révèle ainsi qu'au terme de tous ces investissements nécessaires à son installation, un jeune devra attendre en moyenne 17 ans pour avoir un premier retour. « Il y a un véritable enjeu pour supporter un capital qui pourrait être plus important. Les jeunes devront-ils demain être plus techniques, plus productifs pour couvrir ce capital supplémentaire ? Ou devront-ils réfléchir à des outils pour limiter la prise de poids du capital ? »
À cela s'impose le besoin en fond de roulement des exploitations. « C'est souvent l'investissement oublié au moment de l'installation. Pourtant, un jeune en a besoin pour financer sa croissance et assurer son installation. Au bout de trois ans, 40 % des jeunes se trouvent avec des difficultés de trésorerie » précise Nathalie Velay. La comptable du CERFrance donne ainsi le repère d'un Fond de Roulement équivalent à « 80 jours de chiffre d'affaires d'avance ».
En conclusion, plusieurs trajectoires d'investissements conduisent à la réussite de l'exploitation « à condition de respecter des équilibres économiques et financiers ». L'objectif minimum avant d'investir est d'obtenir 20 % de valeur ajoutée par produit et « il faut mesurer le poids de ces investissements sur son coût de production pour le mettre en perspective avec les analyses de marchés ».
Enfin, selon Nathalie Velay, « il est primordial d'analyser la qualité de l'outil repris par rapport à la politique d'investissements de modernisation car cumuler les deux (reprise élevée et modernisation) créée des équilibres financiers précaires ».

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