La Creuse Agricole 28 novembre 2020 a 07h00 | Par A.M.

« Il faut tout faire pour sauver le soldat Noël »

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- © Actuagri

Les agriculteurs vivent comme beaucoup de Français, leur deuxième période de confinement. Quel est aujourd’hui leur état d’esprit ?

Comme pour le premier confinement, les agriculteurs poursuivent leur activité liée au vivant et aux saisons, une activité essentielle : produire pour nourrir les populations. D’ailleurs, toute la chaîne alimentaire ne cesse de travailler et reste entièrement mobilisée pour approvisionner les Français ainsi que d’autres pays. Producteurs, artisans, transformateurs, transporteurs, distributeurs… sont tous sur le pont !
Si des tensions avaient pu exister sur certains produits de base comme les pâtes, la farine, le riz lors des premières semaines de mars dernier, aujourd’hui nous ne constatons aucune rupture car les agriculteurs et le secteur agroalimentaire ont démultiplié leurs efforts pour être au rendez-vous.

Beaucoup de secteurs étaient en tension lors du 1er confinement : horticulture, viticulture, filière cidricole, pommes de terre… Qu’en est-il aujourd’hui ? D’autres secteurs sont-ils ou risquent-ils d’être touchés ?
Oui. À l’approche des fêtes de fin d’année, nous sommes inquiets pour nombre de nos activités en particulier celles en lien avec la restauration hors domicile (RHD) et les produits festifs. La fermeture des bars et des restaurants pénalise, une fois de plus, le secteur viticole, de la bière et du cidre ainsi que celui de la viande : les entrecôtes, les filets, mais aussi les canards, la pintade, les pigeons et les cailles perdent d’importants débouchés avec la fermeture des restaurants. Pour le secteur horticole, c’est un terrible coup dur, même si nous sommes parvenus à sauver l’ouverture des fleuristes et des jardineries pour le week-end de la Toussaint. Le compte n’y est pas. Le secteur a perdu plus de 4 000 emplois depuis mars et quand les fleuristes faisaient 30 bouquets par jours en fleurs coupées, ils n’en font plus que trois ou quatre en « click & collect ». La vente des fleurs qui a été interdite en grande surface est également très pénalisante. Ce sont des dizaines de milliers de fleurs coupées qui sont détruites chaque jour. J’ajoute que beaucoup ont aussi souffert de la règle du kilomètre de distance qui a empêché de nombreuses personnes de se rendre sur la tombe de leurs parents. Autant de personnes qui n’ont pas acheté de fleurs. Aussi la FNSEA cherche-t-elle des solutions avec les distributeurs et les collectivités locales pour des opérations de solidarité auprès du personnel sanitaire et social, en particulier pour saluer le travail réalisé avec beaucoup d’abnégation par le personnel hospitalier. Nous poussons aussi à la finalisation du plan d’aide pour les pertes du printemps qui tardent beaucoup trop.

Quels enseignements avez-vous tiré de la pandémie de covid‑19 et des premières semaines de confinement ? Vont-ils vous aider lors de cette deuxième phase ?
Les enseignements du premier confinement nous ont permis de négocier le maintien des marchés de plein vent et des marchés couverts. Ils constituent un débouché très important pour nos producteurs en vente directe et les commerçants. Nous avons aussi négocié le maintien de la chasse au grand gibier (sanglier, cervidés…) et aux nuisibles (lièvres, lapins de garenne, …) pour éviter l’amplification de dégâts aux cultures déjà très importants puisque la facture s’élève à 80 millions d’euros par an. Notre action a aussi permis de pérenniser toutes les autorisations de circulation pour les agriculteurs et les acteurs de la filière agroalimentaire et de mettre en place un protocole pour permettre aux licenciés de clubs équestres d’accéder aux chevaux et poneys de club.
En revanche, d’autres difficultés surgissent pendant ce deuxième confinement à l’image des éleveurs des petits gibiers. La chasse au petit gibier étant fermée, leurs débouchés se trouvent donc bloqués. S’ensuivent des surcoûts pour nourrir leurs animaux, des difficultés de trésorerie et bientôt une crise de logement au sein des volières. Certes, le fait que les cantines scolaires restent ouvertes permet de limiter les dégâts par rapport au premier confinement. Néanmoins, les stocks commencent à s’accumuler comme pour le canard : 12 000 tonnes. La pintade a vu sa consommation chuter de 15 % ces dernières semaines. Or pour les volailles festives, cette période de fin d’année est cruciale : 75 % des ventes de foie gras s’effectuent sur seulement trois semaines. Il en est de même pour les oies, les chapons, le petit gibier. Tout l’enjeu est que le consommateur puisse anticiper ses commandes. En effet, commander comme souvent les cinq derniers jours avant Noël ou le Premier de l’An constitue un stress supplémentaire pour les producteurs. Citons aussi les bouchers et les industriels ont pris des initiatives pour réaliser des conditionnements adaptés aux familles plus petites.

Le secteur agricole va-t-il bénéficier d’aides supplémentaires pour ce deuxième confinement ?
La liste des secteurs bénéficiaires a été élargie suite à la demande de la FNSEA. La MSA a également pris des mesures d’accompagnement avec des reports possibles de paiement pour les chefs d’exploitation. Il reste cependant indispensable d’abonder le fonds d’action sanitaire et sociale de la MSA. Les 30 millions d’euros annuels alloués par la Convention d’objectif et de gestion ne pourront pas couvrir toutes les demandes pour 2020. Il faut au moins le doubler pour le porter à 60 millions d’euros.
Nous saluons l’initiative du ministre pour promouvoir les produits locaux et d’origine France. C’est un dispositif qui, nous en sommes convaincus, doit pouvoir s’étendre au commerce de détail qui délivre un pourcentage de produits frais plus importants que les grandes surfaces. Nous estimons, à la FNSEA, tout aussi indispensable de réfléchir d’ores et déjà à l’aide alimentaire.
En effet, il existe un fort risque que le nombre de personnes en précarité alimentaire augmente et par ailleurs il y a des invendus. Solaal (www.solaal.org) joue un rôle très important pour collecter et orienter les dons des associations caritatives.

Y a-t-il assez d’achats français ?
Bien entendu, nous poussons à l’achat de produits français dans tous les appels d’offre pour la restauration collective. Le décret du 23 juillet qui relève à 100 000 euros le seuil de dispense de procédure pour la passation des marchés publics pour l’achat de denrées alimentaires produites, transformées et stockées pendant l’état d’urgence sanitaire prend fin au 10 décembre. Il serait opportun que le Gouvernement le prolonge au-delà de 2020. La formule peut paraître un peu cavalière à mais elle résume bien l’état d’esprit des agriculteurs et de la filière agro-alimentaire aujourd’hui : « Il faut tout faire pour sauver le soldat Noël ».

La souveraineté alimentaire que porte la FNSEA est-elle une des réponses à cette crise ?
Évidemment. C’est un dossier majeur pour la défense de nos agriculteurs, de nos filières de productions, du secteur agroalimentaire et de notre modèle agri-culturel, alimentaire et gastronomique français. C’est une partie importante de notre identité. À travers cette souveraineté, nous souhaitons pouvoir relocaliser une partie des productions qui sont en déficit chronique, pour lesquelles les agriculteurs disposent d’un réel savoir-faire et que notre pays est en capacité de produire. Est-il normal que nous importions 56 % de notre viande ovine, 60 % de nos volailles (80 % de nos poulets standards), 70 % de nos fraises, 70 % du vin en vrac, 74 % de notre raisin de table ? Est-il normal que nos importations de fromages aient augmenté de 40 % depuis 2011 ? Regagner notre capacité productive avec des agriculteurs nombreux, qui gagnent leur vie décemment et peuvent répondre à tous les besoins est l’objectif cardinal de notre ambition de souveraineté alimentaire solidaire. Celle-ci ne saurait se construire sans logique de croissance durable : cet engagement nécessite aussi que les décideurs politiques permettent aux agriculteurs de vivre dignement de la vente de leur production afin de concilier activité économique et transition écologique. Sans double performance économique et environnementale, point de salut !

Dans ces temps difficiles, le rôle des distributeurs est tout aussi important. Qu’attendez-vous d’eux ?
Ils sont incontournables car ils vendent 73 % des achats alimentaires. Ils ont donc une responsabilité particulièrement importante. Je sais le leur rappeler régulièrement. Certains ont vraiment joué le jeu lors du premier confinement en mettant en avant des produits français et en contractualisant sur des volumes d’engagement ou en payant au jour de livraison les entreprises de petite taille. Mais il nous revient que les négociations commerciales qui démarrent partent encore sur une baisse des prix aux industriels. Ce n’est pas acceptable. Les ministres doivent taper du poing sur la table. La FNSEA a demandé la tenue, très prochaine, d’une réunion du Comité de suivi des relations commerciales.

Selon vous, comment la solidarité européenne peut‑elle s’exprimer envers les agriculteurs ?
La solidarité s’est déjà exprimée avec une part du plan de relance européen (Next Generation EU), décidé en juillet et qui est venu conforter le budget de la PAC. C’est la preuve que la souveraineté alimentaire compte pour les instances européennes. Lors des récents débats au Conseil des ministres européens et au Parlement européen, ce sont bien la souveraineté alimentaire et le Pacte Vert (Green Deal) qui ont été portés pour conforter une PAC créatrice de valeurs pour garantir des revenir aux producteurs agricoles. Il n’y a pas de territoires vivants sans agriculture rentable ni de transition écologique sans agriculteurs debout. Les décideurs européens affirment ainsi que l’agriculture européenne est attendue pour contribuer à l’équilibre alimentaire mondial.

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