La Creuse Agricole 10 décembre 2009 a 09h23 | Par A.M.

Action syndicale - Les grandes surfaces dans le collimateur de la FDSEA et des JA

Depuis le temps que le bras de fer oppose les organisations syndicales à la grande distribution, les agriculteurs de la FDSEA et des JA sont passés à l'action jeudi 3 décembre en visitant les magasins de Guéret, Leclerc, Carrefour et Intermarché, pour dénoncer leurs marges abusives.

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A Leclerc, les éleveurs se sont expliqués directement avec le chef boucher et le directeur du magasin. (© D.R.)

Si le feu couvait depuis quelque temps dans les campagnes, la révolte des agriculteurs creusois a fini par gronder ce jeudi 3 décembre à Guéret pour dénoncer les pratiques utilisées à leur profit par les grandes enseignes de la distribution sur les produits alimentaires au détriment tant des consommateurs que des producteurs.

Il s'agit bien des marges et des pratiques commerciales, mais aussi de la flambée injustifiée des prix et de l'opacité d'un système que dénoncent les agriculteurs. Marges dont ils demandent une plus juste répartition de la valeur ajoutée entre tous les maillons de la filière.

Une opération menée rondement par la FDSEA et les JA réunissant plus de 150 agriculteurs devant les portes des enseignes Leclerc, Carrefour et Intermarché.Chariots en main, les agriculteurs ont investi les rayons boucherie et produits laitiers pour les garnir au maximum de leur capacité de barquettes de viande de bœuf, de porc et d'agneau, de lait, beurre, fromages ou encore yaourts. Ils se sont ensuite expliqués directement avec le chef boucher et le directeur du magasin sur le taux des marges, la provenance des viandes ou encore de la politique commerciale du magasin. En recomposant l'équivalent d'un animal, le président de la FDSEA, Philippe Monteil, interpelle les responsables : « Nous vendons ces mêmes produits 3,40 euros le kilo pour un jeune bovin et vous 11,17 euros le kilo ; 1,16 euros le kilo pour un porc et vous 8,30 euros le kilo et jusqu'à 16 euros le kilo pour le jambon ; et quant à l'agneau, nous le vendons 5,10 euros le kilo et vous 9,28 euros le kilo… C'est inadmissible ! » s'emporte ouvertement le syndicaliste. Étude comparative à l'appui, le constat est sans appel : « Vous réalisez des marges inacceptables de 30 à 35 % alors que nous vendons nos produits en deçà du prix de revient » lance un agriculteur.

Ambiance électrique

L'exemple le plus flagrant reste celui du porc. Philippe Tison, président de la section porcine dénonce : « Vous vendez ce jambon 80 euros, moi je vends mon cochon entier 106 euros. Trouvez-vous ça normal ? ».

Si l'ambiance est électrique au milieu des rayons devant le regard médusé des clients, le directeur de Leclerc se défend : « J'ai une équipe de 8 bouchers et j'achète ma viande auprès des éleveurs creusois, ce qui n'est pas le cas ailleurs ! ». Arrivé aux caisses, le président de la FDSEA remet au directeur du magasin un euro symbolique en précisant : « Nous vous payons ce que nous vous devons, déduction faite de la marge qui nous revient ! ».

Autre enseigne, autre méthode chez Carrefour qui, en l'absence du directeur, avait organisé son comité d'accueil avec une trentaine de vigiles aussi nerveux qu'inquiets de cette « intrusion » allant même jusqu'à interdire l'accès du magasin aux journalistes.

Surveillant tous les faits et gestes des agriculteurs, pire qu'une garde rapprochée présidentielle, ceux-ci n'ont pas empêché pour autant les agriculteurs de se diriger vers les rayons concernés. Même scénario. Remplissage des chariots, visite des frigos, discussions avec le chef boucher et passage en caisse sous les regards ébahis de la sécurité et du chef comptable avec pour solde de tout compte... un euro.

Pouvoirs publics et politiques

Pour les agriculteurs, nulle question de s'en arrêter là. Direction la préfecture, avec les chariots embarqués dans les bétaillères. Les présidents Philippe Monteil et Christophe Alabergère (JA) interpellent sur le parvis de la préfecture le secrétaire général, Vincent Lagoguey, et les députés Michel Vergnier et Jean Auclair ainsi que le sénateur Jean-Jacques Lozach. « L'agriculture est en pleine crise » dénonce le président Monteil en s'insurgeant contre les grandes surfaces. « Notre travail doit être rémunéré à sa juste valeur. Quand il nous faut deux ans pour produire un bovin ou six mois pour produire un porc, la grande distribution, elle, fait sa marge en quatre jours. Ce n'est plus tenable ! Il nous faut une meilleure répartition des marges au sein des filières, mais aussi un observatoire digne de ce nom qui fonctionne objectivement et avec transparence ». Puis c'est au tour de Christophe Alabergère de prendre le relais en mettant l'accent sur le plan Sarkozy : « Ce n'est pas avec des prêts supplémentaires que l'on trouvera la solution à cette crise et encore moins avec un ensemble de mesures inadaptées aux particularités de l'élevage » souligne le président de Jeunes Agriculteurs.

Pour le secrétaire général de la préfecture, « l'activité dominante de notre département demeure notre agriculture et il nous faut la préserver » tout en assurant de faire remonter les inquiétudes légitimes des agriculteurs creusois au plus haut niveau de l'État. Le député-maire PS de Guéret, Michel Vergnier, conscient des difficultés du monde agricole, propose pour sa part d'organiser un débat avec tous les acteurs de la filière dans le cadre des assises des territoires ruraux et de défendre ce dossier directement auprès du ministre de l'aménagement du territoire. Quant au sénateur PS Jean-Jacques Lozach, il reste favorable au retour des grands principes à savoir : régulation et intervention de la puissance publique. Le député UMP Jean Auclair, fervent défenseur du « plan Sarkozy », annonce, sous les sifflets des manifestants, une rencontre le lundi 14 décembre prochain avec les organisations professionnelles agricoles et la MSA pour étudier de nouvelles propositions. Sous une pluie battante et au son de quelques pétards, les agriculteurs ont ensuite rejoint Intermarché qui organisait une opération promotionnelle sur la viande bovine.

L’opération s’est terminée quand, promettant de revenir prochainement si aucune avancée n'était constatée, les agriculteurs ont remis à la banque alimentaire de Guéret plus d'une tonne de viande pour les plus démunis.

A.M

L'observatoire des prix et des marges étudiera bientôt la filière bovine

La chambre d'agriculture de la Creuse ne s'interdit pas, quand le sujet le mérite, de faire de la politique. C'est Jean-Philippe Viollet, son président, qui l'a expliqué, informant « que nous soutenons l'action d'hier (NDLR : jeudi 3 décembre). Nous avons fortement insisté auprès du secrétaire général de la préfecture pour qu'il nous tienne rapidement informés des conclusions de l'observatoire des prix et des marges ». Une demande qui fait suite au grand mécontentement qui monte sur le territoire creusois, et ailleurs, quant aux prix d'achats et de ventes pratiqués par la grande distribution. « Les agriculteurs veulent savoir où nous en sommes », réaffirme Jean-Philippe Viollet.

L'observatoire a demandé qu'un bilan soit fait dans chaque région. En Limousin, la viande bovine sera observée plus précisément. La loi de modernisation de l'économie devrait le prévoir. Reste le gros point d'interrogation : la grande distribution participera-t-elle sérieusement à cet observatoire ? Car c'est elle qui détient à la fois les réponses et les solutions. Il faudrait qu'elle fournisse des données chiffrées précises sur sa comptabilité pour parvenir à une transparence totale du fonctionnement de toute la filière. Si les éleveurs sont seuls à jouer le jeu… Est-ce que c'est utile ?

En attendant, comme l'expliquait un éleveur lors de l'action du trois décembre, « on voit bien moins, c'est le moins que l'on puisse dire, d'exploitations se moderniser ou se créer que de GMS naître et prospérer ! Qu'ils ne nous fassent pas croire qu'ils ont les mêmes difficultés que nous… ».

G.B.

Motion dénonçant le plan Sarkozy

Lors de sa session vendredi 4 décembre, la chambre d’agriculture a aussi voté une motion dénonçant les insuffisances du plan Sarkozy. « Il est mal ciblé, il y a des risques de surendettement, a expliqué le président de la chambre. Nous maintenons la demande d’une année blanche. »

Pascal Durudaud a vu le métier évoluer vers de plus en plus d’administratif. Elle se méfie beaucoup des nouvelles et futures réformes.
Pascal Durudaud a vu le métier évoluer vers de plus en plus d’administratif. Elle se méfie beaucoup des nouvelles et futures réformes. - © D.R.

Témoignage d’une agricultrice. Pascale Durudaud, à Aulon, se demande où va la profession.

« Des centaines d'euros perdus par bête vendue »

En Gaec avec son mari et son fils à Aulon, Pascale Durudaud, agricultrice depuis 20 ans, est toujours passionnée par son métier, malgré les difficultés. Elle a participé avec colère à cette journée d'action syndicale. Celle qui est aussi vice-présidente de la commission des agricultrices de la FDSEA élève des bovins limousins (140 mères vaches) en système naisseur-engraisseur. Mais aujourd'hui, elle n'en peut plus de la situation. « Nous travaillons toujours plus, et nous ne prélevons que le minimum pour vivre. » Pas même un Smic pour trois personnes, estime-t-elle. L'installation de son fils le premier décembre 2006 a occasionné beaucoup de travail et d'investissements financiers. « Je ne supporte plus la paperasserie. Il faut se battre contre l'administration. Et la nouvelle PAC sera encore plus compliquée. »

« Cette crise perdure dans le temps. On vend moins cher nos animaux. Mais ils coûtent toujours plus à produire ! », explique l'agricultrice. Le carburant, les engrais, les cotisations : tout augmente. Elle affirme perdre 280 à 300 euros par bête (femelles). D'autres choses ne vont pas. « L'engraissement exige d'être autonome en fourrage. Mais, avec la nouvelle PAC, on ne peut plus labourer les prairies permanentes, explique-t-elle. Et si on ne fait pas de rotations, l'herbe s'épuise. »

Ce qu'elle souhaite, c'est « une rémunération juste pour tout le monde. Nous aimerions vivre décemment de notre travail. Et nous aimerions quand même avoir accès aux chiffres des marges que font les Grandes et moyennes surfaces. Il faut que l'observatoire des prix et des marges se mette en place ». Pour parvenir à cela, elle ne voit pas trop ce que font les élus. « Nous avons eu de belles paroles. Et du saupoudrage. Quand le plan Sarkozy annonce au grand public 1,65 milliards d'euros d’aide, cela semble énorme, mais il n'y a pas grand chose derrière pour chaque éleveur. C'est encore des prêts. C'est encore alourdir les charges qui pèsent sur l'exploitation. Il faudrait d'autres solutions, comme l'année blanche. »

Alors, pour se défendre, les agriculteurs doivent mener des actions « efficaces », « dans le calme » et « inopinées ». Comme celle du trois décembre en quelque sorte…

Témoignage d'une cliente de Leclerc.

« Je me sens mal à l'aise quand j'achète de la viande car je sais qu'ils touchent peu »

Jocelyne Carron, retraitée, Saint-Dizier-Leyrenne
« J'achète des produits du département, le plus possible. Cela ne me choque pas du tout que les éleveurs fassent ce type d'actions. Je suis tout à fait d'accord avec eux. Ma pension n'a pas augmenté, au contraire des prix, et donc mon pouvoir d'achat diminue. » « Quand j'achète de la viande, je me sens mal à l'aise, car je sais qu'ils touchent peu sur le prix que cela nous coûte. Éleveur, c'est beaucoup de travail pour peu de revenus. Et il faut pourtant bien que les jeunes arrivent à gagner leur vie. Donc les Grandes surfaces doivent arrêter d'agir ainsi. »

G.B.

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