La Creuse Agricole 12 mars 2021 a 07h00 | Par HC

60 millions pour garder la tête hors de l'eau

Après un faux départ la semaine précédente pour cause de réunion urgente sur la crise sanitaire, le Premier ministre Jean Castex et son ministre de l'Agriculture Julien Denormandie sont venus en Creuse pour deux visites consacrées à la situation de la filière bovine allaitante.

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C'est au pas de charge que la première visite de la matinée a eu lieu aux Gaec de Mazeires à Saint-Éloi, près de Guéret. Ici, Bruno Petiot et Pascal Boiron élèvent en bio des vaches limousines, pour une partie en vente directe. Après un tour des bâtiments de l'exploitation, les deux éleveurs ont pu détailler aux deux ministres leur démarche, leur schéma de fonctionnement et leurs difficultés. Mme Celia Boiron, maire de Saint-Éloi, mais aussi épouse de l'hôte, a pu leur faire part de la fierté qu'elle éprouve à voir son mari et son associé faire ce rude travail : « C'est un métier de passion car il faut travailler 80 heures par semaine pour espérer gagner moins d'un SMIC ».
Tout en dégustant les divers produits de la ferme, et notamment un saucisson de boeuf particulièrement apprécié, d'autres intervenants ont pu s'exprimer. Stéphane Villetorte, chef du restaurant l'Influence à La Chapelle-Taillefert, et partenaire du duo d'exploitants, a plaidé la cause des restaurateurs, fermés depuis des mois. Eric Correia, président de la communauté d'agglomération du Grand Guéret, a pu glisser quelques mots sur le cannabis thérapeutique, mais sans réponse du chef du Gouvernement.

Une discussion franche
Le convoi s'est ensuite rendu à la coopérative Celmar, à La Souterraine. Après une visite des locaux agrémentée de l'explication du fonctionnement du nouveau centre d'allotement, les ministres se sont rendus à une table ronde où étaient présents les responsables des syndicats agricoles et de la Chambre d'agriculture.
Sachant où ils mettaient les pieds, MM. Castex et Denormandie n'ont pas été surpris par les attaques frontales des différents représentants professionnels, unanimes sur la plupart des dossiers.
Sur la loi Egalim d'abord, « il est clair que le compte n'y est pas », la seule ligne qui s'est bien mise en place est le repas végétarien à l'école, ce qui énerve fortement les éleveurs. Il est flagrant que la grande distribution ne joue pas le jeu, Jean-Christophe Dufour, président de la Celmar, en contact direct avec l'aval de la filière en atteste : « On nous demande de faire de la qualité, mais les contraintes ont un coût, à l'heure actuelle le coût de production du jeune bovin est de 4,80 EUR du kilo, et on est content quand on arrive à le vendre à 3,80 EUR. Et puis dans quel métier c'est le client qui impose son prix ? Si vous achetez des chaussures vous payez le prix des chaussures, les agriculteurs sont les seules entreprises de France à vendre à perte. » Pour Pascal Lerousseau, président de la Chambre d'agriculture de la Creuse, « ce sont des voyous, il faut les traiter comme des voyous ». Tous les responsables agricoles ont demandé une augmentation importante et sévère des sanctions. M. Denormandie a concédé que dans cette première version la loi était insuffisante et que suite aux dernières négociations, calamiteuses, les sanctions allaient être démultipliées. Intermarché a déjà été rattrapé par la patrouille et va devoir débourser 150 millions d'euros. D'autres suivront promet-il. Cependant, il est hors de question que les prix soient fixés par la loi, « il s'agirait là d'une économie administrée et personne n'en veut ». Tout devra donc passer par la contractualisation, la transparence et la pluriannualité. Le ministre a insisté sur l'intensification des contrôles : « Ce qu'ils craignent le plus, c'est le logo de la DGCCRF. [...] En 6 semaines, on a fait 6 mois de contrôles, on systématise et on a même créé une adresse mail pour que vous nous signaliez les cas aberrants, c'est signalement@agriculture.gouv.fr ».
Sur les jeunes bovins, pour Julien Denormandie, il faut « du débouché, du débouché, du débouché ». Il n'est pas possible de demander aux Français d'en consommer du jour au lendemain, ils préfèrent la vache. Mais il est possible de les faire entrer en restauration collective « à la place des laitières de réforme allemandes et hachées » selon Christian Arvis, président de la FDSEA de la Creuse. M. Denormandie a confirmé cette volonté d'orientation du JB vers la restauration collective et a assuré qu'en ce sens un décret étendant l'affichage de l'origine de la viande à tous les domaines était prêt, « il ne manque que le feu vert européen ». L'idée de ce décret est de pousser les gestionnaires à choisir l'origine France, « c'est une viande excellente pour nos enfants. »
Sur le broutard, « c'est encore plus compliqué, on est captifs du marché italien ». Pour le ministre de l'Agriculture, il faudrait augmenter les capacités d'engraissement en local, il dit avoir conscience que c'est très compliqué et n'a pas vraiment proposé d'autres solutions aux questionnements des responsables agricoles sur ce sujet.

Divergence sur le Plan de Relance
Mais c'est le Plan de Relance qui a fait monter le ton des intervenants. « Comment peut-on prévoir une enveloppe aussi mince, seulement 20 millions d'euros, épuisée en quelques heures ? » Pour Julien Denormandie, ce n'est pas la seule enveloppe du volet agricole, il y a d'autres enveloppes intéressantes pour les éleveurs, comme l'agroéquipement. Pour Christian Arvis et Jean-Christophe Dufour, « il faut arrêter de financer le matériel, c'est la ruine des agriculteurs, ils s'endettent pour acheter du matériel parce qu'il est financé, les constructeurs en profitent pour faire monter les prix, qui ne redescendent pas après ». Pour Michael Magnier ce sont les semences qu'il faut financer. Cette ligne protéines « amont » du Plan de Relance est en cours de révision et les dépôts de dossiers devraient bientôt être rouverts. Jean Castex s'est posé en arbitre sur ce sujet en prenant note qu'il faudrait « réallouer les moyens vers les secteurs qui correspondent le mieux aux attentes de la profession, il faut que ce plan soit utile, le plus judicieux possible ». « Faites nous remonter, on ajustera. Je ne peux pas être insensible à celles et ceux qui nourrissent nos concitoyens, je ne peux pas ne pas tenir compte de ces situations d'urgence. »

Certaines questions vite éludées
Après un tour de table assez long et le temps pressant, certaines questions n'ont été abordées qu'en quelques mots. Le ministre de l'Agriculture a été catégorique, il a répété qu'il y avait une opposition claire et nette à l'accord avec le Mercosur : « Arrêtons d'en parler tous les 4 matins ».
Sur la PAC, le Gouvernement cherche un moyen de mettre en valeur la qualité au lieu de la quantité : « Ça va nécessiter du travail en commun pour trouver les bons curseurs. »
Sur la question de l'eau et du CNGRA qui a retoqué les dossiers de la Haute-Vienne, du Cantal et du Lot, le ministre veut revoir les critères, et il veut que ça aille vite, « pour que ce soit en place dès l'année prochaine ».
Sur les retraites, il a promis l'instauration des 85 % du Smic avant la fin de l'année, peut-être pour la rentrée de septembre. « Il est temps que les différents acteurs de ce dossier cessent de se renvoyer la balle »

Le volet sociétal pas oublié
En cette veille de Journée des droits de la femme, Séverine Bry, présidente de la Commission des agricultrices de la FDSEA, a pu plaider la cause des familles, impactées par la propagande de certaines associations, qui font distribuer leur « documentation » par l'intermédiaire des écoles. Cela vient s'ajouter à une détresse psychologique cumulée qui provoque 1 suicide par jour. « N'oublions pas que derrière chaque homme et chaque femme il y a des familles. Nous avons besoin de vous. »

Une annonce en clou du spectacle
Reprenant la parole en fin de table ronde, M. Castex a fait le bilan de la réunion. Il a indiqué qu'en choisissant de venir en Creuse, il « savait parfaitement [qu'il se rendait] dans un département en crise grave avec des situations très compliquées.» « C'est notre devoir d'aller là où ça va le plus mal. » Il a dit très bien comprendre le problème de la vente à perte car il l'a connu de très près dans sa famille. « Il faut changer complètement des logiciels qui sont à l'oeuvre depuis des années. »
Sur la loi Egalim, les réformes de structure ne produisent pas encore leurs effets, il le constate, les amendes ne sont peut-être pas suffisantes.
Constatant les difficultés rencontrées par le monde de l'élevage, et sensibilisé par son ministre, il a finalement indiqué, qu'outre la réorientation budgétaire des différentes lignes du volet agricole du Plan de Relance, il allait faire un geste de 60 millions d'euros en direction de la filière : « Pour cette filière, pour tous les éleveurs qui ont gagné moins de 11 000 EUR en 2020, et qui on subit des pertes importantes, ce qui représente environ 18 000 exploitations [...], nous allons mettre en place un dispositif exceptionnel de soutien financier qui permettra de couvrir jusqu'à 80 % des pertes d'exploitation, d'excédent brut d'exploitation (pas de chiffre d'affaire, je connais la distinction). On ne peut pas vous abandonner dans la situation d'urgence dans laquelle vous êtes. [...] Ça signifie une enveloppe de 60 millions d'euros qui va s'ajouter à l'enveloppe prévue dans le Plan de Relance [...]. Mais c'est un tout, [...] il faut que cela s'accompagne des actions structurelles extrêmement difficiles dans lesquelles vous êtes engagés. »
La réunion s'est ensuite clôturée et les ministres se sont rendus à l'hôpital de Guéret dans le cadre de la crise sanitaire.

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